Research

La recherche: conseils pratiques avec quelques réflexions générales / Research: Some Practical Hints and General Reflections

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Pour l’exposé oral de votre projet de recherche, essayez de répondre succinctement aux questions suivantes:

1) Quel est votre domaine de recherche? En quel sens votre thème est-il «linguistique»?

2) Quels aspects de la langue franco-canadienne seront explorés dans votre projet?

3) Avez-vous modifié votre stratégie depuis que vous l’avez adoptée? Comment, pourquoi, ou pourquoi pas?

4) À quelle(s) question(s) précise(s) avez-vous l’intention de répondre?

5) Comment allez-vous limiter votre recherche? De quoi n’allez-vous pas parler?

6) Qu’avez-vous découvert à travers vos lectures préliminaires? Qu’est-ce que vous n’avez pas pu découvrir jusqu’à présent?

7) Quels problèmes envisagez-vous à présent? Comment pensez-vous les résoudre?

8) Quelle thèse ou quel argument comptez-vous développer? Quelles idées pourraient l’appuyer ou le renforcer? Quelles idées pourraient éventuellement l’infirmer ou l’invalider?

9) Qu’est-ce que vous aimeriez nous dire sur votre recherche qui n’est pas évoqué par les questions précédentes?

En résumé: 1) Qu’est-ce que je compte faire? 2) Comment s’y prendre? 3) Pourquoi est-ce que je le fais? 4) Mon projet vaut-il la peine? 5) Si j’ai de la difficulté, faut-il changer de stratégie ou plutôt changer de projet?


Qu’est-ce que la recherche?

La recherche n’est que la poursuite de la curiosité, naturelle chez l’enfant, souvent brimée chez l’adulte. Il est normal d’être curieux/se, de ne pas tout savoir, de vouloir comprendre plus, de découvrir des liens entre des faits apparemment disparates, de dégager les généralités qui permettent d’expliquer notre réalité et même — avec un peu de chance — d’anticiper ou prédire l’avenir. Ce qui n’est pas normal, c’est de ne pas vouloir poursuivre sa curiosité là où elle nous mène, de ne pas se poser de questions, de ne pas vouloir chercher de réponses à nos questions

L’avenir est fait d’idées et seule une restructuration fondamentale de notre pensée permet de reconceptualiser le présent et, éventuellement, de transformer notre avenir. Pour s’en convaincre, vous n’avez qu’à comparer le «rôle de la femme» en 1996 avec sa situation d’il y a 100 ans. Pour s’en convaincre un peu plus, pensez à tout ce qu’on ne pourrait pas faire sans électricité; on était justement dans un tel état il y a 100 ans. Or, ces changements, le premier de type «humaniste,» le second de type «technologique,» ne sont pas arrivés tout seuls. Il a fallu y consacrer des efforts intellectuels, du travail, de la réflexion. Pour que le monde soit ainsi transformé, pour que le passé soit redéfini de fond en comble, il a fallu élaborer des arguments logiques, convaincre les indifférents, surmonter les résistances, même faire face à l’hostilité des «gens en place.» Pensez-vous que la femme canadienne serait heureuse si on lui disait demain: on regrette, mais désormais vous n’aurez pas place égale dans le monde du travail. Plutôt, pour satisfaire vos aspirations, on va vous appeler un «sexe distinct» et vous accorder un «statut minoritaire officiel»?

Les idées géniales ne tombent pas du ciel. Aucun chercheur ne découvre sans efforts la réponse à ses questions. Si la vie était telle, on aurait déjà une «cure» pour le SIDA, par exemple.

Le but d’un travail de recherche est de vous amener à recueillir des données de façon autonome et méthodique sur une question ou un ensemble de questions.

L’aboutissement d’un travail de recherche est un texte dans lequel on présente les résultats de la recherche. Avant d’entreprendre la rédaction définitive de votre texte, vous pourrez avoir à faire une présentation orale de la méthode et des buts de votre travail et, éventuellement, de ses résultats préliminaires. Bref, je vous invite à explorer le thème de votre choix dans le cadre du cours et de présenter vos découvertes sous forme orale et sous forme écrite.

La forme écrite définitive consistera en une dissertation d’une dizaine de pages avec, en supplément, références et bibliographie selon les normes habituelles pour un travail de ce genre. Pour la forme écrite, se référer aux manuels de style tels le MLA Handbook for Writers of Research Papers ou The MLA Style Manual ou bien The Chicago Manual of Style: For Authors, Editors, and Copywriters. Vous pouvez consulter ces manuels à la salle de référence de la bibliothèque Scott. On peut également se les procurer à la Librairie York.

La forme orale consistera en une présentation du pourquoi et comment de votre travail de recherche, de façon à ce que vos amis et collègues en comprennent les grandes lignes et l’intérêt qu’il pourrait avoir pour eux. La présentation orale n’est pas une simple lecture de texte. Je vous invite à vous servir de la feuille de conseils et suggestions que je vous ai passée avant Noël.

En dehors d’une initiation à la présentation de votre recherche selon les normes habituelles, le travail de recherche a comme objectif premier le développement d’un esprit critique et analytique face à un ensemble de données, d’idées, voire de théories…, souvent complexes, parcellaires, contradictoires, ambiguës ou imparfaites. Ceci implique un programme assidu de lectures, de prises de notes et surtout de réflexions régulières sur ce que vous lisez, ce que vous trouvez intéressant, curieux, frappant ou étonnant, sur ce qui vous laisse perplexe où dans un état d’incompréhension troublante. Ce sont justement là les points de départ habituels du chercheur et de la chercheure/chercheuse. Sachez que la recherche comporte un va-et-vient constant entre les données, les conjectures et les hypothèses. Sachez aussi que les découvertes géniales sont souvent de purs accidents, des surprises auxquelles les chercheurs ne s’attendaient pas. Néanmoins, ces accidents se produisent dans un contexte de travail organisé, travail qui a un objectif précis. Sans cadre méthodologique, sans but précis, il est rare de découvrir quoi que ce soit.

Pour développer un esprit analytique, tenez un journal dans lequel vous inscrirez vos idées et vos réactions à ce que vous lisez, à ce que vous apprenez en cours ou dans vos discussions avec vos amis ou vos professeurs. Notez vos idées à propos de vos expériences en tant qu’apprenant/e. Le journal ne peut remplir son rôle de catalyseur, c.-à-d. de générateur d’idées, que s’il devient une activité régulière. Prenez l’habitude d’y inscrire vos pensées au moins une fois par semaine, même si ce n’est que pour y noter une chose que vous avez apprise en cours (ou que vous n’avez pas comprise) et ce à quoi cela vous a fait réfléchir.

Pour vous aider à prendre l’habitude de formuler une argumentation, c.-à-d. de définir une idée centrale et de développer des arguments pour l’appuyer, afin de convaincre vos lecteurs de sa validité, donnez-vous périodiquement un petit devoir (une idée modeste à développer dans votre journal). Soit par exemple, l’affirmation suivante: «Le Canada devrait être unilingue anglais.» Vrai ou faux? Êtes-vous capable de fournir un argument pour et un argument contre? Posez la même sorte de questions au cours de vos recherches…

Ces petits devoirs pourraient amener à la réflexion critique. Par exemple, un premier type de devoir pourrait porter sur la simple compréhension de ce que vous venez de lire. Faire un résumé succinct, trouver l’idée centrale d’un article et l’articuler en vos propres termes, retracer l’argumentation d’un(e) auteur(e) dans un article ou bien décomposer une idée, un point de vue, une approche, ou une théorie en ses parties constituantes, autant d’activités qui touchent à votre compréhension de ce que vous avez lu. Sachez que les bons auteurs résument l’essentiel de leur propos dans les premiers et/ou les derniers paragraphes de leur texte et guident le lecteur à travers leur exposé par des structures explicites. Il s’agit de les repérer.

Un deuxième type de devoir, plus difficile, demanderait de mettre en rapport des idées comparables ou contradictoires. Vous pourriez ainsi comparer le point de vue de deux ou plusieurs auteurs sur un seul et même problème. Par exemple, vous pourriez comparer et contraster deux théories ou deux méthodes, c.-à-d. trouver leurs ressemblances et leurs différences. Par exemple, la méthode qui sous-tend les dictionnaires du français québécois est-elle unique et invariable? Pouvez-vous dégager le point de vue du rédacteur par rapport à la spécificité du français québécois, par rapport à la «norme»? Êtes-vous capable de recommander l’achat d’un dictionnaire québécois ou français à un(e) ami(e) en lui précisant ses forces et ses faiblesses? Le dictionnaire le moins cher est-il toujours le meilleur? Est-il nécessaire qu’il comporte des images, ou qu’il fournisse des renseignements sur le lexique québécois?

Vous pourriez, à partir d’un concept théorique, trouver des exemples pour l’illustrer, ou bien au contraire, à partir d’un corpus d’exemples divers, trouver le concept synthétique qui les unit. Vous pourriez réfléchir sur la différence entre votre représentation personnelle (= votre compréhension) d’un concept ou d’une idée quelconque et l’explicitation de ce concept ou de cette idée dans ce que vous venez de lire. Cela vous permettrait de découvrir et d’identifier les problèmes que vous pourriez rencontrer à un moment donné dans la compréhension du concept ou de l’idée. Formulez ces problèmes sous forme de questions précises, ou bien compléter des phrases du type, «Je ne comprends absolument pas pourquoi…» ou «Je voudrais bien savoir plus maintenant au sujet de…»

Un troisième type de devoir, plus analytique encore, vous demanderait de porter un jugement, d’évaluer une idée, une explication ou une théorie. Cela implique que vous avez des critères de jugement personnels et que vous êtes capable, au besoin, de les expliciter et de les défendre. Vous pourriez ainsi trouver les points forts et les points faibles d’une méthode, d’une théorie, ou d’une argumentation. Vous pourriez critiquer le point de vue d’un(e) auteur(e). Vous pourriez juger de la validité de sa méthode, de son approche, de son point de vue. Cette évaluation peut s’établir à partir de vos propres expériences et de vos propres connaissances. Critiquez l’idée d’une autre personne, cela implique que vous avez une idée à vous, une idée qui vaut autant sinon plus que celle que vous critiquez. Beaucoup de recherches partent de la simple constatation que sa propre idée est bien supérieure à celle, défectueuse, insatisfaisante ou erronée, qu’on vient d’entendre… ou de lire.

Dans l’élaboration d’une argumentation, il faut essayer d’hiérarchiser les différents arguments, c.-à-d. déterminer quels arguments appuient votre idée avec le plus de force et quels arguments ont une portée plus limitée. Il est possible aussi de présenter des arguments carrément faibles, quitte à expliquer pourquoi vous les rejetez comme faibles ou peu satisfaisantes. Tout compte fait, l’hypothèse la plus satisfaisante est généralement celle qui rend compte d’un maximum de faits avec un minimum de complexité analytique. Une bonne hypothèse est généralement facile à comprendre.

Enfin, un quatrième type de devoir vous demande d’élaborer une argumentation. Ce type de devoir exige la mise en oeuvre des trois variétés d’activité intellectuelle explicitées ci-dessus. À partir d’une lecture critique de ce que d’autres personnes ont dit à propos d’un sujet quelconque, à partir d’une lecture plurielle qui mette en rapport différents points de vue ou différentes approches méthodologiques, et à partir d’un travail d’évaluation personnelle, vous pourriez formuler un ensemble de questions se rapportant à ce sujet. Retenez-en la ou les meilleures. Vous pourriez ainsi proposer une réponse possible à l’une ou plusieurs de ces questions. Ensuite vous pourriez développer une série d’arguments pour appuyer votre idée, et enfin construire une argumentation qui permettrait de convaincre ou d’instruire un lecteur ou une lectrice.

Die wertvollsten Einsichten sind die Methoden — Friedrich Nietzsche, philosophe (1844-1900)

La tâche la plus ardue dans la production d’un travail de recherche concerne la détermination du sujet. À propos de quoi allez-vous écrire… et pourquoi?

N’attendez pas d’avoir bien défini votre sujet ou d’avoir atteint le sommet de la perfection avant de vous mettre au travail.

N’attendez pas la dernière minute avant de commencer; c’est garantir la panique et la médiocrité.

On peut modifier son thème en cours de route, mais n’attendez pas trop longtemps…

La recherche est un processus itératif, un va-et vient constant; il n’y a pas de chemin qui mène directement à la découverte. Ceci veut dire que le travail intellectuel ne se fait pas de façon linéaire. On ne détermine pas d’abord son sujet, pour ensuite ajouter une dose prédéterminée de lectures et de données empiriques, après quoi on écrit son introduction suivie d’une série d’arguments, le tout chapeauté d’une brillante conclusion. Ce serait là une «recette de cuisine.» Parfois, on commence par la conclusion à laquelle on aimerait bien aboutir dans des circonstances idéales, quitte à la réviser plusieurs fois à la lumière des faits et des idées qui viendraient la contredire. Un jour, un avocat d’une Faculté de droit très connu m’a confié que c’était là la méthode préférée de certains juges…

Il ne faut pas imaginer que la recherche est faite de idées «pures»: il faut tester ses idées, appelées «hypothèses» dans un cadre empirique. Ce cadre est fait d’examens attentifs de données, d’expériences, de méthodes d’analyse et, souvent, de mise au point de ces méthodes et hypothèses.

L’acte de produire un travail de recherche exige la détermination progressive d’une série de questions pertinentes à propos d’un sujet qui peut être vaste au départ, mais qui devient peu à peu plus restreint, plus clair, plus précis. À chaque étape de la détermination de votre sujet, identifiez une question-clé qui vous intéresse particulièrement… et les éléments d’une réponse possible. Notez les questions pouvant éventuellement être développées en arguments pour appuyer votre raisonnement. Hiérarchisez vos arguments en fonction de leur rôle dans l’argumentation que vous allez construire. Révisez constamment: si vous travaillez sur papier, soyez sûr d’avoir des ciseaux et une agrafeuse à portée de la main. Entourez vos idées principales des questions secondaires qu’elles suscitent dans votre esprit. Vos questions sont autant de pistes que vous devriez peut-être explorer… et il peut y en avoir au moins 36! Ces pistes pourront aussi suggérer des limites que vous devrez imposer à l’exploration de votre sujet: Ars longa, vita brevis, comme disait Cicéron (ou l’un de ces amis).

Mettez-vous à la place de votre lecteur ou auditeur. Représentez-vous un lecteur réel, de préférence quelqu’un d’intelligent, mais qui ignore le sujet que vous êtes en train d’explorer. S’il vous plaît, ne pas rédiger un tome savant pour votre professeur. Ciblez plutôt un lecteur moyennement averti, légèrement intéressé, pouvant comprendre le français et capable de suivre une argumentation logique. Écrivez pour un de vos pairs, étudiant(e) de 3e ou 4e année d’université. En vous imaginant un lecteur ou une lectrice assez proche de votre propre expérience et de votre âge, vous aurez moins tendance à rester bloqué et à ne pas pouvoir prendre plume en main. Vous serez ainsi moins porté(e) à surestimer les capacités divines et omniscientes de votre professeur. Votre but, c’est d’expliquer une idée, exposer un point de vue, convaincre une personne aussi sceptique que vous. Pour atteindre ce but, soyez clair, précis, logique, illustrer vos idées par des exemples, formulez une argumentation solide et écrire dans un français correct, utilisez de préférence un logiciel de traitement de texte. L’ordinateur contribue à rendre le travail de rédaction souple et à minimiser le facteur «ennui», du moins pour le rédacteur-chercheur et, espérons-le, pour son lecteur aussi.

Le travail d’écriture est en fait un travail de réécriture. Relisez-vous cent fois. Rajustez constamment ce que vous avez écrit en fonction de votre projet argumentatif. Illustrez un concept. Utilisez un terme théorique plus précis. Développez une idée en l’expliquant plus clairement, en la comparant à autre chose. Précisez-en les limites. Corrigez constamment vos erreurs de grammaire, d’orthographe, de style. Donnez votre brouillon à un(e) ami(e) pour qu’il/elle le lise. Cela ne doit pas nécessairement être un spécialiste de la matière; en fait, il est préférable de choisir quelqu’un qui ne connaît pas votre domaine, mais qui a l’esprit critique. Vérifiez ce que votre lecteur a compris… et ce qu’il n’a pas compris. Explorez les raisons de son incompréhension. À partir de ses réactions, vous serez en mesure d’améliorer votre travail.

Enfin, rappelez-vous que chaque devoir a une fin. Si vous cherchez à répondre à une question du type «Qu’est-ce que la vie?» vous aurez sûrement du mal à répondre en dix pages. On ne s’attend pas à ce que vous disiez le dernier mot sur votre thème. Les ressources bibliographiques se rapportant à votre sujet sont innombrables. Le but de ce travail de recherche n’est pas de vous les faire connaître toutes. Au contraire, il faut entreprendre, par la réflexion, un voyage de découvertes. Vous êtes le navigateur ou la navigatrice. C’est vous qui déterminez le cheminement que vous allez faire. Ce que l’on vous demande, c’est que vous fassiez une recherche qui vaille la peine et que vous fassiez comprendre pourquoi cela valait la peine. Bonnes découvertes!

— D’après le texte original de Monique Adriaen; légère adaptation faite par Noël Corbett

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